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Eudora

mercredi 22 avril 2015, par Grégory Joulin

Dénomination : Station de pompage anti-G SB120078549-227

Dimensions : 60 x 35 x 9 mètres

Poids : 2 700 tonnes

Propulsion : champ antigravitationnel alimenté par 6 800 piles à fusion nucléaire

Stabilisation : 3 ancres magnétiques

Altitude : 45 000 pieds

Pipe-line : flexible de 20 kilomètres, relié en mer à la station d'accueil pour super-tankers Event-One, située à 18 miles au sud de la base américaine de Diego Garcia, Océan Indien

Personnel : 1 ingénieur pour suivi/assistance/maintenance, 1 animal de compagnie (félin)

Durée de la mission : 12 mois

Administration générale et technique : système Eudora (Enhanced User Digital Online input and Research Android)


Le printemps était la meilleure saison pour le spectacle grandiose qui se déroulait sous les yeux émerveillés de Jared, 5 000 pieds plus bas. Un cumulo-nimbus en particulier, haut sans doute de trois kilomètres, retenait toute son attention. La masse cotonneuse se trouvait agitée, transpercée à intervalle régulier par de puissants jets de lumière fugace, blanche ou jaune, parfois orange, alors que le vent, la pluie et la grêle se mêlaient en son sein, engendrant une vision d'exception, en tout point démesurée. L'orage tropical punissait la mer immense et déchaînée, mais ici, du haut de la station 227, sous une lune gibbeuse, ses attaques ne présentaient guère de risque. Ainsi dérivaient les pensées de Jared, allongé sur le glass floor installé dans le grand salon blanc de l'unité de pompage. L'homme détendu contemplait l'orage, fasciné, le corps alangui sur une plaque de plexiglas de vingt centimètres d'épaisseur. Vingt centimètres contre 45 000 pieds de vide : la contradiction ne dérangeait pas Jared, humain d'entre les humains, et par conséquent enclin à se croire la mesure de toute chose.

Un nouvel éclair secoua le cœur du nuage bouillonnant et l'homme, souriant, pensa :

- Ce n'est pas un ingénieur en je ne sais quoi qu'ils auraient dû expédier sur cette station, mais bien plutôt un poète.

Il tenta d'imaginer quelles rimes pourraient naître de l'esprit de Charles Baudelaire s'il demeurait allongé à ses côtés, avec sous les yeux une création parmi les plus ombrageuses et puissantes de la nature, cet orage ténébreux, mais il y renonça : ses pensées venaient de rejoindre Edgar Allan Poe et sa terrifiante Descente dans le Maelström : « Le bord du tourbillon était marqué par une large ceinture d’écume lumineuse ; mais pas une parcelle ne glissait dans la gueule du terrible entonnoir, dont l’intérieur, aussi loin que l’œil pouvait y plonger, était fait d’un mur liquide, poli, brillant et d’un noir de jais, faisant avec l’horizon un angle de 45 degrés environ, tournant sur lui-même sous l’influence d’un mouvement étourdissant, et projetant dans les airs une voix effrayante, moitié cri, moitié rugissement, telle que la puissante cataracte du Niagara elle-même, dans ses convulsions, n’en a jamais envoyé de pareille vers le ciel. »

Jared retint son souffle. À 45 000 pieds, lui aussi admirait, presque effrayé, le bord de cet autre Maelström, et soudain il se remémorera la lecture de la célèbre histoire extraordinaire, il y a bien longtemps, alors adolescent timide et reclus, tandis que, sous le soleil estival, loin de sa chambre, les garçons et les filles échangeaient des sourires ou jouaient à se raconter des secrets. Il se rembrunit : sa vieille compagne, la solitude, s'était une fois de plus jointe au voyage.

Enfin, pas tant que ça : sur le sofa immaculé, à trois mètres, la petite Glory, la chatte blanche, grogna doucement dans son sommeil. Jared s'arracha à la contemplation du phénomène aux proportions bibliques et, en quelques pas, se trouva debout au dessus du félin endormi : il se pencha et déposa un bref baiser sur son cou. L'animal ne broncha pas.

Jared se servit un verre d'eau glacée dans la cuisine jouxtant le salon et, après avoir bu, prononça à voix haute :

- Eudora, je vais me coucher. Mode automatique activé. Accuser réception et rejouer cette phrase pour transmission Contrôle.

Une voix féminine s'éleva dans la salon silencieux :

- Bien compris, Monsieur. Mode automatique activé. Transmission Contrôle activée. Vous venez de dire : « Eudora, je vais me coucher. Mode automatique activé. Accuser réception et rejouer cette phrase pour transmission Contrôle ».

Le système robotisé en charge de la station venait de diffuser la phrase prononcée par l'ingénieur. Toutes les injonctions relatives à un ordre ou une observation technique directe y passaient. Jared s'était habitué, depuis six mois. Il ajouta :

- Bonne nuit, Eudora.

- Bonne nuit, Monsieur.

Une fois la chambre spacieuse gagnée et une brève ablution, il se coucha et bien vite s'endormit. Sur 227, il dormait comme une pierre.


- Il faut faire quelque chose avec ce gosse. Il passe sa vie dans sa chambre, à lire, à faire je ne sais quoi... Il n'a pas d'ami, pas de copine...

- Va lui, parler, toi. C'est ton fils aussi, je te signale.

- Si tu crois que j'ai le temps... Et je ne sais même pas quoi lui dire. On dirait qu'il s'en fout. Il ne répond rien. Il passe son temps à se refermer. Tu es sa mère, ce serait peut-être plus facile.

- J'ai déjà essayé, moi aussi. Il passe sa crise d'adolescence, c'est tout.

- Il a dix-sept ans ! C'est un peu vieux ! Je devrais peut-être l'emmener voir les filles...

- Il est déjà presque anormal, tu veux en plus en faire un pervers ?

- Mais qui te parle de ça, Bon Dieu !?


*


Il était neuf heures et le soleil régnait. Les parois polarisantes de chaque baie vitrée de la station en atténuaient les effets meurtriers. Après avoir nourri Glory, vitrifié et changé la litière, Jared emprunta l'ascenseur en face de la chambre pour accéder au sous-sol 1. Une fois extrait de la silencieuse cabine blanche et argent, il revêtit une des cinq combinaisons de protection intégrale accrochées aux patères. Dans la pénombre, on aurait dit des pendus. Jared frissonna. Il avait mal dormi et une pensée morbide comme celle-ci, l'image des pendus, si elle se reproduisait, devrait être consignée dans le log hebdomadaire imposé par Eudora et pourrait signifier pour lui l'arrêt immédiat de la mission. L'ingénieur inspira avec force et referma la visière dorée. Il activa le micro interne du casque et annonça :

- Eudora, initialisation de la séquence ANO-6598, pour correction anomalie signalée le 18 avril 2079 à 19 heures 23.

- Initialisation réalisée, ouverture du dossier relatif à l'anomalie ANO-6598. Réparation d'un relais pour ancre magnétique numéro 3. Anomalie détectée après dérive de la station 227 de 58 centimètres.

Une belle merde, pensa Jared. Toute dérive de la station pouvait exercer une force colossale sur le pipe-line au point de le déchirer, interrompant pour des mois la production d'hydrogène liquide issu de la fusion nucléaire des piles anti-G. Sans parler du risque de feu d'artifice inouï, capable d'égayer tout l'Océan Indien, de Antananarivo à Perth. L'homme dit :

- Bien. Eudora, je sors.

- Reçu. Check-list de sécurité : harnais ?

- Positionné.

- Câble ?

Jared agrippa le ruban renforcé attaché au harnais et tira dessus de toutes ses forces. Rien ne se produisit.

- Câble vérifié et paré.

- Pressurisation ?

L'ingénieur activa la gear tactile fixée à son poignet ganté; quelques secondes plus tard, ses oreilles sifflèrent. L'intérieur de la combinaison venait de passer à 1,3 atmosphères.

- Pressurisation à 1,3 atmosphères, dit-il en consultant la montre.

- Avertissements sur les risques liés à l'ensoleillement ? proposa Eudora.

- J'écoute et je valide pour Contrôle, répondit Jared.

La voix douce débuta la litanie que l'ingénieur connaissait par cœur :

- Lors d'une sortie de maintenance à 45 000 pieds, l'ensoleillement présente un danger majeur pour l'organisme humain. Toute exposition sans combinaison de protection augmente les risques de cancer de la peau d'un facteur 2 chaque minute. Par ailleurs, toute exposition sans combinaison de protection engendre des dommages irrémédiables sur le système respiratoire et le système nerveux central au delà de cinq minutes.

« Tu m'étonnes » pensa Jared. Eudora reprit :

- Monsieur, il vous est demandé par le protocole de verbaliser une réponse orale.

- OK, lâcha Jared.

- Monsieur, les réponses ambiguës ou laconiques sont déconseillées par le protocole que vous avez signé. Merci de verbaliser votre réponse par « Oui » ou « Non » suivi du libellé exact de la déclaration de risques.

Jared pensa rapidement aux milliers de juristes qui travaillaient pour la compagnie, aux 145,6 milliards de dollars que coûtait la station 227; il renifla et débita d'une traite :

- Oui, je suis conscient des risques liés à l'ensoleillement et à la sortie de maintenance sans combinaison et je déclare en avoir été dûment informé.

- Bien. Votre réponse verbalisée a été transmise à Contrôle. Dès réception de son accord, le sas sera ouvert. Bonne opération de maintenance, Monsieur !

La voix était presque guillerette. L'ingénieur resta silencieux. Quelques secondes plus tard, le sas ovale s'ouvrit sans bruit. Le vent s'engouffra avec force dans l'habitacle. Jared, ébloui, marqua un temps d'arrêt avant de s'avancer prudemment sur la passerelle étroite.


- Cooper, Jared ?

- Oui, Monsieur.

- Bien. Je vais vous faire mon speech. Ne le prenez pas mal, rien de personnel. Ça vient de là-haut, c'est tout. Enfin, vous comprenez, j'imagine.

- Oui, Monsieur.

- Bien. Bien, bien. (une pause) Savez-vous pourquoi l'on vous a choisi pour vous rendre sur la station 227, Cooper ?

- Pour mes compétences, je crois... Enfin, j'imagine.

- Vous imaginez mal, Cooper. Retentez votre chance.

- Pour ma motivation, ma connaissance du projet, mon...

- Vous n'y êtes pas. On vous envoie là-haut parce que vous êtes un trou du cul. Vous êtes... malléable. De la pâte à modeler. Douce. Facile à manipuler. Vous suivez ?

- Je... je ne crois pas.

- Croyez-vous que l'on envoie de petits Einstein ou de petits Hawking sur une station à 150 milliards de dollars, Cooper ? Non. Les Einstein et les Hawking restent au sol, à la base, bien au chaud. Ils ont trop de valeur. Si la station pète, il faut trois ou quatre générations pour en voir apparaître un nouveau, vous me suivez ? Ça ne vaut tout simplement pas le coup, alors on oublie l'option Einstein/Hawking. Compris ?

- Je crois, Monsieur.

- Bien. Qu'est-ce qui reste ?

- On envoie quelqu'un capable de maintenir le...

- (soupir) Encore à côté de la cible, Cooper. Pour les opérations de suivi, de surveillance, de maintenance, on a Eudora. Eudora qui a coûté presque 200 milliards de dollars et qui rencontre son petit succès un peu partout maintenant, dans les bases avancées, sur Terre et sur la Lune. Eudora et ses cinq cents téra octets de modules compilés. Eudora et ses cinq papas, tous prix Nobel. Vous avez reçu un prix Nobel, Cooper ?

- Euh... Non, non Monsieur. Pas à ma connaissance.

- « Pas à ma connaissance »... (rire) C'est pour cela que vous partez demain matin sur la station 227, Cooper. Parce que vous êtes un peu con... Un peu con mais avec de l'humour et de la répartie.

- (silence)

- Encore une fois, si une défaillance majeure se produit, tout ce qu'on a à faire est de télécharger l'ensemble de l'application Eudora à nouveau et de la faire booter. Je simplifie mais vous vous saisissez l'idée. En moins de douze heures, c'est plié. Vous, c'est une autre histoire.

- Oui, Monsieur.

- Vous, vous êtes un chimpanzé. Non, vous êtes pire que ça. Vous êtes un être humain, c'est à dire un chimpanzé avec des névroses. Mais vous avez des membres, vous pouvez vous faufiler, ramper, escalader, vous avez des intuitions également, toutes choses qui ne sont pas encore opérationnelles sous forme dématérialisée. C'est pour cela que vous partez. Vous ferez votre boulot. Pas de vague.

- Bien, Monsieur.

- Vous aurez à charge de retenir les deux règles qui guideront votre mission. Deux règles, Cooper, rien de compliqué. Première règle : Eudora commande. Seconde règle : se référer à la règle numéro Un. Compris ?

- Oui, Monsieur.

- Si Eudora raconte des conneries, vous suivez. Et c'est Contrôle qui validera derrière. Ne lâchez pas cette ligne de conduite, et vous êtes couvert. Dans douze mois, la quille.

- Bien, Monsieur.

- Des questions ?


Les trois ancres magnétiques reposaient engoncées dans des habitacles blindés, reliés chacun à la station par une flèche de 100 mètres. Jared avait mis une demi-heure à atteindre le boîtier relais assurant la communication avec le goniomètre de l'ancre 3, orientée nord-ouest. C'est grâce à ce précieux goniomètre que chaque ancre calculait sa position par rapport à la surface de l'océan et assurait en retour la stabilité de la station 227.

« La méga-bombe flottante 227, plutôt » pensa l'homme.

Sous la station ondulait paresseusement un cylindre goudronné épais, le pipe-line orné de milliers de diodes clignotantes rouge et recelant deux tuyaux : l'arrivée de vapeur d'eau de mer depuis la plate-forme au sol et la production d'hydrogène liquide vers cette même plate-forme. Par un tour de passe-passe nucléaire, les piles à fusion transformaient l'un en l'autre tout en permettant à l'ensemble de flotter en annulant la gravité. Un tour de magie unique pour la modique somme de 150 milliards de dollars, soit-disant amortis en une génération. L'ingénieur détourna les yeux et fixa l'extrémité de la flèche.

À 45 000 pieds, la circulation de l'air raréfié autour de la combinaison beige clair produisait un chuintement doux et Jared, sécurisé par le harnais et les 40 centimètres de jeu du câble, se sentait attiré depuis quelques minutes par l'éventualité d'une pause relaxation sur la flèche horizontale soutenant l'ancre 3, et pourquoi pas d'une petite sieste, strictement interdite par le protocole, bien entendu. Il avait mal dormi et sa concentration baissait, mais l'opération touchait à sa fin. Le relais en panne avait été échangé avec un nouveau et dormait dans le sac à fermeture velcro que Jared portait sur le dos. Survivance préhistorique indispensable, deux clés à molette reposaient immobiles, tenus à portée de main sur un petit panneau velcro vertical, conçu pour coulisser le long de la flèche. Pas de gadget compliqué, en sortie à l'extérieur. Juste du bricolage. Et surtout...

- Pas de vague, pensa Jared.

Il repensa au discours pour le moins projectif du directeur opérationnel, Will Emerson, la veille de son départ. Sacré Emerson : il lui en avait mis plein la gueule, et l'euphémisme était de taille. Pas grave, Jared s'y attendait. Il aimait bien Emerson, malgré tout.

- Monsieur, annonça Eudora, le reboot du nouveau relais et celui de la carte com' se sont bien déroulés. Le goniomètre de l'ancre 3 est recalibré. Anomalie corrigée et validation par Contrôle pour signifier la fin de la mission.

- Bien compris, Eudora, approuva Jared.

- Retour vers vous dans quelques minutes. Oxygène restant : 4 heures.

- Bien compris, Eudora.

« Pas mal, pour un chimpanzé névrosé » se dit l'ingénieur.

Il baissa les yeux. Tout en bas, la surface rayonnante de l'océan apaisé ne laissait de l'émerveiller. Il vivait et travaillait entre deux horizons, gazeux et liquide, se faisant face, imperturbables : l'eau et l'air, alliés et sources de vie. Guetteur entre deux seuils : voilà bien un job (job ? Plutôt un privilège !) dont il entendait profiter jusqu'à la dernière seconde.

Il posa la main gauche sur le panneau aux deux outils rudimentaires, prêt à le repousser vers l'extrémité de la flèche : Eudora n'allait pas tarder à entériner la fin de la mission.

À cette altitude, le ciel était profond, tel un abysse. Jared leva les yeux et s'y perdit, quand la voix le surprit :

- Monsieur, mission achevée. Retour à la station validé par Contrôle.

Sursautant, l'ingénieur imprima alors une violente poussée au panneau velcro qui glissa tel une balle vers la base. Sous le choc, une des clés se détacha, rebondit sur l'un des tubes de la structure et, petit météore d'alumine, plongea aussitôt vers les flots, pour une chute silencieuse de plusieurs minutes. Jared, interdit, la contempla quelques instants dans sa descente: elle lança un ultime éclat de lumière, avant de disparaître pour toujours.

- Eudora, fit l'ingénieur d'une voix lasse, je rentre à la base. J'ai laissé tomber un outil. Je ferai un rapport dès mon arrivée.

La voix électronique resta silencieuse. Prudemment, l'homme démarra sa lente progression le long de la flèche.


Une fois passé le sas, débarrassé de la combinaison et longuement douché, Jared débuta la pause post-mission obligatoire : une phase de quartier libre pendant trois heures minimum, généralement au dodo dans la chambre, ou comateux dans le salon, devant les baies vitrées ou alors l'esprit perdu, étendu sur le glass floor. Divers instruments de musculation, un petit jacuzzi et une piscine pour deux trônaient à l'étage supérieur, avec vue panoramique de folie sur le ciel, mais l'ingénieur ne se sentait guère l'envie. Allongé sur le sofa, sa chatte Glory ronronnant à ses côtés, Jared somnolait, les sens malgré tout en éveil : la perspective du debriefing avec Contrôle l'éloignait de Morphée. Les deux droïdes d'entretien venaient d'achever leurs tâches journalières. Retirés dans un réduis proche, ils veillaient. Les écrans multimédia demeuraient muets et invisibles. Sans s'en rendre compte, Jared s'endormit.


- J'abandonne. Je ne sais pas quoi lui dire. Ce gosse me rend nerveux. Vous, les femmes, vous savez mieux vous y prendre.

- Tu n'es resté que cinq minutes. Il faut lui consacrer davantage de temps...

- Je me lève à six heures et demie. Je pars au boulot à sept heures un quart. Je rentre à sept heures et demie du soir. Qu'est-ce qu'il te te faut de plus ? Comment je fais, moi ?

- Du boulot ? Du bistrot, oui ! Tu crois qu'il est content de voir son père rentrer du bistrot ?

- Et ça y est, ça recommence, putain !


L'écran holographique émit une musique douce et apparut. Jared ouvrit les yeux, engourdi. Le rectangle lumineux de 120 pouces de diagonale affichait une multitude de barre d'outils et d'icônes. L'ingénieur mit quelques secondes à se repérer puis désigna du doigt une vignette en forme de téléphone : le visage déformé du Lieutenant Emerson s'invita dans le salon. Sans le vouloir, Jared sursauta.

- Bonjour Cooper.

- Bonjour Monsieur.

- Comment ça va ?

- Bien, Monsieur.

- Venons-en au fait, voulez-vous ?

Emerson arborait la mine des mauvais jours.

- Nous avons analysé le rapport fourni par Eudora – notamment à propos de cet outil qui n'a pas été remis en place sur la console de l'atelier.

- Exact. Il est tombé. J'ai repoussé le chariot d'assistance un peu trop fort et la clé s'est détachée. Elle a piqué vers la mer.

- On ne va pas pleurer pour une clé à molette, Cooper. Loin de moi l'idée de vous faire chier là-dessus. Vous avez assez d'outils de rechange, je suppose. Par contre, j'ai deux ou trois questions à vous poser.

- Oui, Monsieur.

- Combien de sorties à l'extérieur depuis le début de la mission ?

- Euh... dix-sept, Monsieur.

- Pour changement de relais, principalement, c'est ça ?

- Exact.

- Sur les trois ancres ?

« Je vois où tu veux en venir, enfoiré » pensa Jared.

- Oui, Monsieur, sur les trois ancres.

- Cooper, je vous aurais bien vu faire la connerie d'envoyer valdinguer ce chariot à la première ou deuxième mission, d'accord... mais la dix-septième ? Expliquez-moi ?

- J'ai... Je... je ne le comprends pas moi-même.

- Vous êtes sûr ? Réfléchissez bien.

- Je devais être troublé, répondit l'ingénieur.

Inutile de tricher : sur la flèche, il était dans le coltard et il devait l'avouer.

- Troublé ? reprit Emerson.

- Après la manipulation, en attendant le signal de fin de mission, j'ai regardé la mer et le ciel. J'ai dû me déconcentrer.

- (bref silence) J'apprécie votre franchise, Cooper. Vous dormez bien, en ce moment ?

- Moyen, Monsieur.

- Bon, je ne vais pas vous harceler. Je suis quand même obligé d'ouvrir un ticket incident mineur. C'est fâcheux, d'autant que la production d'hydrogène de 227 a quelque peu baissé les quinze derniers jours. Vous n'y êtes pour rien, bien sûr... Eudora et Contrôle bossent dessus. Mais bon, je ne souhaite pas un motif de migraine supplémentaire. 150 milliards, ça fait cher la boîte de paracétamol, non ?

Jared ne vit absolument pas le rapport mais se borna à murmurer :

- Oui, Monsieur.

- L'unité psychologique se mettra en rapport avec vous demain, Cooper. Vous leur ferez le topo sur vos problèmes de sommeil et autres manques de concentration, compris ?

- Oui, Monsieur. Puis-je ajouter un point, Monsieur ?

- Allez-y.

- Les relais de communication dans les goniomètres pour stabilisation tombent régulièrement en panne sur chaque ancre, et la station 227 passe son temps à dériver. N'y a-t-il pas un...

Sur l'écran, Emerson se crispa aussitôt.

- Cooper, vous outrepassez vos prérogatives. Rappelez-moi la règle numéro Un ?

- Je... Oui, Monsieur. La règle dit : Eudora commande.

- Et pour l'instant, Eudora n'a pas moufté, alors vous non plus, Cooper. Contentez-vous de cesser de bayer aux corneilles, compris ?

- Bien, Monsieur.

- Le psy vous appelle demain. D'ici là, dormez peu, dormez bien, Cooper. On compte sur vous. Dans six mois, la quille.

- Bien Monsieur. Merci Monsieur.

- Je vous transmets les rapports d'Eudora et l'enregistrement de cette conversation. À regarder. À méditer. Au revoir, Cooper.

- Au revoir, Monsieur.

L'écran s'effaça aussitôt et quelques notes de musique s'élevèrent, signifiant la fin de l'entretien. L'ingénieur, décontenancé, ne sut trop comment analyser la conversation avec Emerson : menace, sanction, compassion ? Peu importait : demain, un psychiatre allait se démener pour tenter de soulager les névroses du chimpanzé de la station 227. Jared sourit : le protocole avait réponse à tout.

À ses cotés, la petite Glory s'agita faiblement : elle ne dormait plus, les yeux vert grand ouverts, dirigés vers l'ingénieur. Par les baies du salon, le soleil couchant nimbait sa fourrure blanche d'un éclat de feu. Il l'embrassa tendrement.


*


Ce fut une nuit calme et au réveil, en sirotant un café serré devant le glass floor, Jared prit de nouveau conscience du privilège de sa position : un boulot surpayé de gardien de phare céleste, veillant sur une énergie durable, pendant à l'énergie fossile, avec une technologie de pointe sous les pieds d'un singe glabre, lui-même. Au travers le plexiglas épais, il décelait une épaisse couche nuageuse et les éclairs d'un nouvel orage, plus violent encore que celui de l'avant-veille. Il admirait le spectacle quand Eudora prit la parole :

- Bonjour Monsieur. Ce matin, le programme consiste à calibrer le compteur de suivi dosimétrique pour la chambre 21.

- Bonjour Eudora. On y va de suite.

L'ingénieur jeta un regard bienveillant vers Glory qui s'amusait d'une souris en peluche puis se dirigea vers le fond du salon, direction le sas d'accès au sous-sol, quand soudain la station tout entière tangua brutalement. Le chat se terra aussitôt contre le sofa.

« Nom de Dieu, pensa Jared, 2 700 tonnes qui dansent la gigue, c'est quoi ce bordel !? »

- Eudora, cria-t-il, rapport et alerte rouge à Contrôle ! Il me faut un contact en direct !

- Transmis, Monsieur. Les trois goniomètres sont en panne, la station n'est pas stabilisée.

- Quoi ? Je les ai changé tous les trois ! Je ne fais que ça depuis des mois !

- Transmis à Contrôle, Monsieur. Merci de vous diriger vers le sas pour instructions d'urgence. Contrôle va vous contacter en direct.

- Dis-leur de se grouiller !

- Transmis à Contrôle, Monsieur.

Une nouvelle secousse, plus forte, plus insistante, se fit sentir. Un grondement jaillit des entrailles du monstre de métal. Jared trébucha mais reprit sa course vers le sas qui s'ouvrit aussitôt. Il emprunta l'échelle, descendit par l'écoutille au niveau intermédiaire situé sous la salon, là où se trouvait les combinaisons pressurisées. L'ascenseur ? Hors de question.

- Eudora, lança-t-il, il me faut les instructions de Contrôle, et en direct ! 227 est en train de déconner à plein tube !

- Le commandant Emerson pour vous, Monsieur.

Le visage émacié du commandant apparut sur l'écran plat du moniteur tactile en face de lui.

- Alors, ça se passe comment, Cooper ?

- Pas bien, pas bien du tout ! Ce truc danse la gigue ! Je joue à saute-mouton sur le dos d'une centrale nucléaire !

- Cooper, Eudora a analysé le problème et les mecs au sol corroborent le truc : 227 n'est plus stabilisée. Vous allez lancer la procédure de shutdown rapide : arrêt de la production, décrochage du cylindre et descente de la station vers la mer. Cela devrait prendre 24 heures et...

- Normalement, une descente de station prend trois mois ! coupa Jared.

- Nous ne sommes pas en situation normale, Cooper. Ne commencez pas à me faire chier. La procédure de shutdown rapide a commencé. Les piles à fusion sont en train de ralentir et la production va vite s'arrêter. J'ai besoin de vos mains lors du signal pour décrocher le cylindre. De toute façon, on ne vous envoie plus d'eau de mer depuis la première secousse. Vous allez activer la purge, compris ?

- Oui, compris.

- Bien, Cooper. Eudora va vous guider.

Le visage demeura présent sur l'écran. La voix électronique prit le relais dans les hauts-parleurs de la station.

- Monsieur, merci d'activer le code de sécurité situé dans votre gear.

Le code de sécurité crypté reposait sur une clé publique stockée dans la montre tactile de Jared et sur une clé privée implantée dans sa moelle épinière. Il fallait la montre et l'ingénieur pour que tout code de sécurité soit reconstitué. Sur le cadran de la montre apparut une myriade de caractères ésotériques.

La station se mit à vibrer de façon soutenue. Le grondement ne cessait plus. Une voix robotique, masculine, déclama :

- Pull up ! Pull up !

- Eudora, que se passe-t-il ? cria l'ingénieur.

- Monsieur, le pipe-line est en tension importante. Il faut le déconnecter rapidement. Merci d'activer votre code de sécurité.

- Fait ! lança Jared en inclinant sa montre vers un lecteur optique.

Un panneau métallique épais, recouvrant une partir du mur du sas, coulissa alors rapidement : derrière se trouvait un tableau envahi de cadrans et de jauges, outils préhistoriques mais fiables. Au milieu, un levier gris, tout simple, presque hideux.

- Monsieur, il vous faut abaisser le levier dès que Contrôle et moi-même aurons approuvé la procédure de shutdown rapide.

Une sirène se déclencha, quelque part. Sur l'écran, l'image du commandant venait de se brouiller, puis finalement disparut. Seul le canal audio demeurait.

- Magnez-vous, Emerson !

- 227, ici Contrôle. Procédure de shutdown rapide approuvée.

- Monsieur, je vous informe que la procédure de shutdown rapide est approuvée à mon niveau.

Aussitôt, Jared abaissa le levier. Un claquement sourd résonna dans toute la station 227. La sirène hurlait.

- 227, ici Contrôle. Pipe-line déconnecté. Il démarre sa chute libre vers l'océan. Pour information, deux drones d'évacuation viennent de décoller de Diego Garcia.

- Quoi !? cria l'ingénieur. Évacuer !? Et la descente de la station ?

- La station ne pourra pas descendre, Cooper. Elle va tomber, se casser la gueule. On va essayer de vous sortir de là.

Jared secoua la tête.

- Non ! Si elle tombe, elle va faire exploser l'Océan Indien ! Il y aura des millions de morts !

- Ce n'est pas sûr, Cooper. Soyez raisonnable, mon vieux.

- Vous faites ça pour ne pas qu'elle tombe aux mains de quelqu'un d'autre, c'est ça ? Ou pour ne pas perdre la face, c'est ça ? Encore et toujours les mêmes conneries !!

- C'est vous qui racontez des conneries, Cooper. Et en plus, vous perdez du temps. La station va amorcer sa chute dans quelques minutes. Montez sur le toit, un drone va se pointer ! C'est un ordre, Cooper !

- Vous m'avez baisé, Emerson ! Depuis la première secousse, l'objectif était de perdre cette foutue station ! Il vaut mieux qu'elle explose plutôt qu'elle tombe en panne !

- J'ai toujours dit que vous étiez taré, Cooper, mais je constate qu'en plus, vous êtes con comme un balai ! Montez sur le toit, les drones arrivent !

Jared ne répondit rien et garda le silence quelques secondes. Puis il articula distinctement :

- Mon nom, aussi inconnu, aussi misérable soit-il, ne sera pas associé à un holocauste. En touchant la mer, cette station va annihiler l'Océan Indien, l'Afrique de l'est, l'Australie, l'Inde et j'en passe. Je relance la production pour augmenter l'effet antigravitationnel.

- Cooper, ici Contrôle. Vous êtes malade ! Arrêtez vos conneries !

- Non, c'est vous qui êtes malade. En restituant l'effet antigravitationnel, la station va monter et foncera vers le ciel. En explosant en l'air, assez haut, il y a des chances pour qu'elle ne fasse pas de victime. Enfin... pas beaucoup. Les piles à fusion ne rejetteront que de l'hydrogène.

Une puissante secousse fit taire l'ingénieur, interrompant sa profession de foi. Puis de petites vibrations débutèrent, sans répit, de plus en plus intenses.

« Elle tombe... Elle commence à plonger... » pensa l'homme.

Il inclina de nouveau sa montre vers le lecteur optique. Visiblement, Contrôle n'avait plus la main pour l'en empêcher car le tableau envahi de jauges se ralluma, quittant son mode veille. Jared hocha la tête et orienta cinq curseurs vers la droite : il savait parfaitement comment booster les piles à fusion nucléaire. Eudora le lui avait ordonné bien des fois.

D'ailleurs, à ce moment précis, la voix électronique retentit :

- Monsieur, la probabilité de votre survie est nulle. Enregistreur de boîte noire activé pour tout propos que vous jugeriez important.

- Merci, Eudora, répondit l'ingénieur, pris de court.

Que pouvait-il déclamer ? « Je vais rejoindre mes parents déjà décédés »? « J'embrasse fort mes enfants jamais nés »? Rien ne vint, sauf une dernière chose :

- Les orages, Eudora. Ces putains de goniomètres tombent en panne à cause des orages. Ça vient de me traverser l'esprit. Rappelez-vous en, si vous construisez une autre station 227.

- Enregistré, Monsieur.

- Adieu, Eudora.

Jared abandonna le tableau de commandes et quitta le sas. Il lui sembla que le système lui adressait quelques paroles mais la cacophonie en eut raison.


- Va lui parler, enfin. Tu es son père, merde !

- Toujours en train de tirer sur la même ficelle, hein ?

- Mais tu ne passes jamais le moindre moment avec lui ! C'est ton fils !

- Je m'en fiche, qu'il soit mon fils ! Je ne sais pas ce qu'il fera plus tard et je m'en fous, t'entends ? JE M'EN FOUS !


*


Les baies du salon venaient d'exploser. Une partie du mobilier avait disparu, happé par le vent vers le vide immense. Par chance, le sofa, solidement amarré, résistait. Cachée derrière se recroquevillait Glory, la petite chatte blanche, humble parmi les humbles. Elle hurlait.

- Elle est terrifiée, pensa Jared.

Il s'allongea près du félin et l'entoura de ses bras. Il replia ses jambes en position de fœtus, dérisoire protection, afin d'entourer le petit corps tremblant.

La station entra en résonance puis se mit à tonner, à vibrer, et ces signaux annonçaient la fin. Dehors, les trois flèches s'étaient enfuies dans le néant. Jared serra la petit chatte contre lui et murmura :

- N'aie pas peur, mon amour. Ce ne sera pas long...

L'animal émit une faible plainte. Jared posa la tête contre les poils chauds de son cou.

- … et ça ne fera pas mal.

Le temps pour lui d'une dernière pensée (« C’était une glace au cœur, un abattement, un malaise, — une irrémédiable tristesse de pensée qu’aucun aiguillon de l’imagination ne pouvait raviver ni pousser au grand ») quand, du sol, le spectacle devint soudain immense.


Celle que l'on appelait la station 227 était maintenant devenue la mesure de toutes les explosions, de toutes les éruptions. Par chance peut-être, son souvenir s'inscrirait un jour dans l'héritage des vivants, arrachée qu'elle fut à son misérable rôle utilitaire pour devenir une légende. Sous sa base, un champignon inversé alluma l'océan, annulant la chute : aussitôt, elle s'éleva, embarquant en son sein deux malheureuses silhouettes brisées, unies jusque dans la mort, puis elle accéléra, gravissant tel un char le ciel bleu profond, puis bleu nuit, enfin noir, si vite qu'en un seul battement de cil, elle eût pu disparaître. Brièvement, elle lança alors un défi au temps et aux étoiles, avant d'atteindre son apogée, et présenter aux hommes épouvantés, tout en bas, son ultime cadeau : la naissance et la fin, en quelques éphémères secondes, d'un glorieux et rare soleil.

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