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La voie de Carlito Brigante

jeudi 27 juin 2013, par Grégory Joulin


Abattu à bout portant, transporté sur un brancard dont les roues se bloquent soudain contre un trottoir, un homme voit défiler les derniers mois de sa vie… Pourtant, il n’y a pas si longtemps, cet homme arraché à la taule, même pas vieux, même pas mort, même pas fatigué, agile félin drapé de cuir noir, tous ses sens et son code d’honneur intacts, regardait le futur en souriant. Son rêve avait évolué : il s’appelait Carlito Brigante, était alors un gangster notoire, et aspirait à changer de vie.


La presse américaine a descendu l’œuvre : engoncée dans ses petits réflexes, la critique n’a pas compris ni supporté l’idée que l’on puisse ouvrir un film sur l’agonie du personnage principal. Pourquoi se déplacer en salle pour savoir aussitôt comment l’histoire va se finir ? Le temps a fait fi de ce verbiage et les principes de la sagesse et de la raison (de ceux qui prônent que « le voyage, ce n’est pas tant la destination que le trajet emprunté pour la rejoindre ») se sont imposés : Carlito’s Way est devenu un classique, voté même par certains journaux comme « l’un des meilleurs films des années 90 »… Toujours ces formules toutes faites.


Carlito se meurt sur sa civière bringuebalante, sous les notes d’une musique poignante, mais son regard demeure acéré, illustré par une caméra mobile voulue par Brian De Palma. L’homme a été et restera pour toujours observateur lucide. Un peu trop confiant, aussi, parfois. Et romantique, toujours. Au moment de l’arrêt du brancard, la voix rauque de Carlito s’élève, le film devant se voir absolument en version originale, et son regard s’arrête sur un panneau publicitaire vantant les plages des Bahamas.


C’est ce même regard qui, plus tard dans le film, déjouera une embuscade mortelle tendue dans une salle de billard peinte en rouge sang. Ce même regard de tendre déception quand Carlito découvrira que Gail, son ex-petite amie, se dénude dans une boîte de strip-tease. Ce même regard de tigre à l’affût qui percera à jour la misérable pantomime de Lalin Miasso, vieux compagnon de route devenu handicapé en fauteuil roulant, dissimulant un micro pour faire plonger son ami. Le monde est jonché de chausse-trappes et pour un gangster encore doté de quelques principes, la vigilance est une vertu de tous les instants.


Pour l’heure, au moment de l’ultime endormissement, les yeux de Carlito se noient dans les eaux chaudes de l’affiche bariolée invitant ceux qui la regardent à s’envoler pour Paradise Island. Ces couleurs chatoyantes rappellent les éclairages vivaces de la boîte de nuit que Carlito va gérer quelques temps, El Paraiso. Le paradis, toujours, le leitmotiv caché du film, ce nirvana que le gangster rangé des voitures va tenter d’atteindre, avec le succès que l’on sait. Le poids du fatum est là, Carlito Brigante, magnifié par Al Pacino au meilleur de son art, le sent bien mais espère avoir encore quelques secondes de reste pour se sortir de l’impasse (le titre français, pas si mauvais finalement) où les ordures veulent le confiner : Saso, le patron de la boîte de nuit, faible et fuyant, Pachanga, le garde du corps issu du barrio, arriviste et stupide, Benny Blanco from The Bronx, le jeune loup impulsif et dévorant, superbe trouvaille en miroir montrant au spectateur à quoi pouvait ressembler Carlito jeune… et l’ami de toujours, le confident fidèle au succès vénéneux, l’avocat véreux David Kleinfeld (Sean Penn, halluciné, hallucinant). Cocaïnomane, paranoïaque, Kleinfeld représente l’un des sommets de la carrière de l’acteur... à tel point qu’un personnage de jeu vidéo y puisera son inspiration. Il s’appelle Ken Rosenberg. Le jeu (excellent) s’appelle Vice City… et pourrait se dérouler à Miami. Le gangster qui y rôde s’appelle Tommy Vercetti. No shit.


 
Le film, lui, prévaut. Ce bon dieu de film millimétré, dégraissé au possible, sans un plan de trop, sans une seconde d’égarement. Et les minauderies de la trop jeune Gail (Penelope Ann Miller) ne ralentiront pas la course folle du métrage, jusqu’à la dernière cavalcade dans Grand Central Station, où, emportés avec Carlito dans cette frénésie de liberté, nous aussi on se met à y croire, d’ailleurs on a même littéralement oublié le plan de départ sur la civière, et l’on est convaincu que Brigante va y arriver, que les vagues de l’Atlantique n’attendent plus que lui et l’amour de sa vie.



Il est tard. Le bar ferme. Les yeux de Carlito Brigante se figent. Sur son visage, un léger sourire se forme, celui de quelqu’un qui sent qu’il a fait ce qu’il devait. Brigante a suivi une route qui se termine, cette Carlito’s Way qui signe le dernier chef d’œuvre en date d’un des plus grands metteurs en scène contemporains, aujourd’hui exsangue.


 
 

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