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Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy

dimanche 20 octobre 2013, par Grégory Joulin



La scène se déroule dans un ascenseur, quelque part aux États-Unis. Il y a une équipe de tournage qui filme, des musiciens et divers assistants. Le lieu est bondé. Au fond de la place exigüe, se tient un grand loup-garou aux cheveux noirs, au blouson noir, aux jeans noirs, nonchalamment appuyé contre le mur. C’est Lemmy Kilmister, le chanteur/bassiste/parolier du groupe Motörhead.
Tout le monde échange des blagues. Soudain, le géant allume une clope. Silence. Personne ne moufte. Allumer une cigarette dans un lieu public aux USA, c’est comme pisser sur Fort Alamo, ou montrer un film de cul à la kermesse paroissiale : ça ne se fait pas. Là-bas, c’est direct Alcatraz. Chino. Sing-Sing.
Lemmy n’en a cure, et exhale la fumée en fermant les yeux. Lemmy est un gars total rock’n’roll.
 
Le documentaire consacré au rocker (diffusé sur Arte ce week-end) regorge de ces petites scènes : elles en disent plus long sur le bonhomme que tous les éloges pompeux que l’on pourra y entendre. Lemmy en train de signer au feutre noir sur le sein droit d’une groupie manquant de défaillir, le petit ami de la demoiselle manquant de défaillir lui aussi. Lemmy observant d’un air consterné un gadget mural en forme de poisson entonnant Don’t Worry Be Happy... qu’il a accroché dans sa propre salle de bain ! Lemmy et son sempiternel Whisky Coke à la main (« Les toubibs m’ont trouvé du diabète. Ça fait quarante ans que je bois ce truc... ça doit venir du coca.  »). Lemmy et ses fans, Lemmy et son fils, Lemmy et d’autres stars du rock, tous traités d’égal à égal. Chacun y va de son commentaire, les américains davantage dans la révérence flatteuse, les anglais dans l’ironie amicale. Aucun français, cela va de soi. Le rock est anglo-saxon depuis toujours, depuis... que Little Richard l’a créé, il y a bien longtemps. À Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) qui se vante d’avoir rencontré son idole Richard, Lemmy rétorque : « T’imagine ce que ça devait vouloir dire, d’être black et gay en Georgie dans les années 50 ? ». Grohl ne répond rien. Il n’y a rien à répondre.
 
James Hetfield (Metallica), ancien alcoolique maintenant abstinent, se lance dans une hagiographie avant l’heure : « Il nous a montré la voie. ». Lemmy, goguenard, se marre : «  Laquelle  ? ». Il picole depuis les débuts, en Angleterre, en 1965 avec les Rockin’ Vickers, puis Hawkwind, puis Motörhead. L’alcool, le hash, le speed... il connaît. « L’ennemi, c’est l’héroïne, et j’ai cinquante fantômes de potes devant moi pour en parler.  ». Le bonhomme a vécu beaucoup de choses. Son plus grand amour, Suzy, est morte d’une overdose. Quand il a découvert son corps, dans la baignoire, il s’est assis dans un rockin’ chair et n’a pas bougé pendant trois jours. La mère de son fils est sortie avec John Lennon (« Mais je pense qu’elle préférait Paul... En fait, George aussi l’a draguée mais elle l’a jeté. »). Vous rigolez, mais il dit ça avec tellement de détachement que l’on ne doute pas un instant que ce soit vrai. Il y a des gens comme ça. Quelqu’un lui demande ce qu’il pense de Prince ? « Je ne sais pas, j’ai été roadie pour Jimi Hendrix.  » Et vogue le navire.
 
Le bonheur, c’est continuer à désirer ce que l’on possède, d’après Saint-Augustin. Lemmy, avec ses Marlboro rouge, ses Whisky Coca, ses jeux vidéos, ses livres, ses bibelots... a l’air bien parti pour honorer l’adage du sage d’Hippone. L’homme est érudit dans bien des domaines. Il a couché avec plus de mille femmes. «  Le sexe, c’est bien mais ça dure une demi-heure maximum, alors qu’un concert de rock, c’est deux heures. Tu me suis ?  ». Tu m’étonnes. Il a ses adresses. On le trouve au coin de ses bars favoris, scotché au jeu vidéo, souvent bien parti, mais toujours digne. Les gens lui foutent la paix. Un jour, un lourd un peu trop entreprenant a commencé à le faire chier : il lui a collé son poing dans la gueule. « Rien de personnel, petit, t’es juste un peu trop con.  » Le type a fait demi-tour et s’est tiré. Les choses se passent dans le calme.
 
Au fait, comment le voit-il, Lemmy, son tomber de rideau, à près de soixante-dix piges  ? « En haut d’une montagne, sous un orage, le tonnerre, les éclairs, et soudain... je disparais !  ». Puis, se ravisant  : « Ouais, enfin, c’est super cher et faire monter les caméras là-haut, c’est compliqué. Bon, on verra bien.  » En attendant son envolée atmosphérique, il tourne avec son groupe et avec d’autres également... comme les Damned, qu’il est venu dépanner quand il sont tombés en rade de bassiste. Il s’est pointé sur scène et a joué tous leurs morceaux sans problème. Eux, ont fait une reprise de Motörhead et l’ont massacrée.
 
Quelle est la différence entre les Damned et Ian Fraser Kilmister, dit Lemmy ? Les Damned sont des branleurs.



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