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The Truther Game

lundi 30 mars 2015, par Grégory Joulin

[Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.]


Ils étaient quatre dans la grande maison silencieuse, ce premier janvier gris et froid. Les vestiges du réveillon avaient été dûment nettoyés, même les traces de vomi dans le petit bureau du rez-de-chaussée – séjour d'un convive avec les yeux plus grands que le ventre. Les chambres et les deux salles de bain, au premier, se virent épargnées.

Rien à la télé, et la gueule de bois qui lentement s'était évanouie : que faire, à part évoquer les bons souvenirs de la veille ?

- Combien de personnes, hier soir, déjà ? demanda Jared.

- Dix-sept, répondit Horatio.

Jared et Horatio étaient tous deux célibataires. Les propriétaires de la maison, Antolin et Pernille, mariés, n'avaient pas d'enfant. Tous attaquaient la quarantaine.

- Une bonne soirée, non, Horatio ?

- Oui, Jared, très sympa. Et je suis content d'avoir tenu jusqu'à la fin.

Une voix flûtée s'éleva de la salle de bain, au premier : Pernille.

- Les mecs, je vous ai présenté des copines célibataires, et il ne s'est pas passé grand-chose ! Du moins, c'est mon sentiment.

- J'ai fait tout ce que j'ai pu, clama Horatio.

- Moi je plaide non coupable, fit Jared. J'étais trop heureux de passer du bon temps avec les potes pour draguer.

- La bonne blague ! cria Pernille.

Jared détestait draguer. Draguer, pour lui, était pire qu'une occupation à plein temps, presque un boulot. Un boulot dont, neuf fois sur dix, on se faisait congédier avant la fin de la période d'essai ! Il restait de toute façon persuadé que beaucoup de femmes, et d'hommes, ne valaient pas le cortège de compromis et d'humiliation, de parjure et de duplicité qu'il fallait déployer lors de la drague. Il avait baissé les bras des années auparavant. Horatio, lui, s'accrochait. Grand bien lui fasse.

- Avez-vous faim ? Il y a plein de restes !

C'était Antolin, descendant l'escalier, en pleine forme, quasiment prêt à repartir.

- Non, merci, répondit Jared.

- Non merci, répondit Horatio. Il reste à boire, Antolin ?

- Et comment !

Quelques secondes plus tard, deux verres pleins à ras-bord tintèrent.

- Tu nous suis, Jared ? demanda Horatio.

- Non, merci.

- Santé, amigo !

- Santé, Antolin.

A son tour descendit Pernille. Elle s'assit.

- Pas d'abus, les mecs, ce soir... D'accord, Anto ?

- T'inquiète, chérie.

- Prenez tous exemple sur Jared.

- On prend tous exemple sur Jared, murmura Horatio.

Jared sourit et garda le silence. Puis il se leva, monta dans la chambre d'ami, se saisit d'un petit paquet dans le frêle sac à dos qu'il avait déposé la veille près de la porte, et dévala l'escalier pour se rasseoir près des trois adultes, sur le canapé. Pernille, en robe noire, délicatement maquillée mais le teint légèrement pâle, comme eux tous, demanda :

- Qu'est-ce que c'est ?

- Un jeu de cartes. Un jeu de Uno.

- De Uno ? fit Antolin.

- Oui. De Uno. Ça vous branche ? Qui ne connaît pas ?

- Moi, je ne me souviens plus vraiment des règles, répondit Pernille.

- Envie d'une petite partie de Uno, les amis ? proposa Jared.

- Je ne sais pas trop, lâcha Antolin. Je suis un peu cassé. Horatio, tu es partant ?

- Après un autre verre, pourquoi pas ?

- Tu me rappelles les règles, Jared ?

- Aucun problème, Pernille. Pendant ce temps, les deux pochetrons vont se resservir.

- Ah ah ! grinça Antolin.

Le Uno est un jeu très simple : l'objectif est de se débarrasser de toutes ses cartes. Celui qui n'a plus une seule carte en main gagne la manche : on comptabilise alors le nombre de points des cartes conservées par les joueurs, chaque carte valant un nombre précis de points, et à la fin de la partie, la personne au score le moins élevé remporte la victoire.

- Oui, ça me revient maintenant, dit Pernille. Il y a des cartes avec des pouvoirs spéciaux, je crois ?

Une carte a un numéro et une couleur, mais peut également comporter un symbole au lieu d'un chiffre – par exemple, « Echange de jeu avec le joueur de votre choix », « Inversion du sens de rotation du jeu », « Droit de passer son tour »...). Pour se débarrasser d'une carte, elle doit avoir le même numéro ou la même couleur que la carte posée précédemment – ou bien être une carte-symbole. On peut abattre une carte sans attendre son tour, ce qui est un peu la version « Interception » du Uno, la plus appréciée, la plus rapide. Si un joueur ne peut pas abattre de carte, il en pioche une dans le tas non distribué. Lorsque ce tas a disparu, on le remplace par le l'ensemble des cartes déjà abattues au milieu des joueurs.

Dernier point : ne jamais oublier, quand on n'a plus qu'une seule carte en main, de crier « Uno ». Sinon, il faut en récupérer une autre du tas non distribué.

- Oui, c'est pas mal, comme jeu, lança Horatio, en train de préparer les rafraîchissements.

- A dix, c'est top ! cria Antolin de la cuisine. Pernille, veux-tu quelque chose, chérie ?

- Sers moi un verre de blanc, s'il te plaît.

Les deux hommes revinrent s'asseoir. Tous trinquèrent, sauf Jared.

- Un petit quelque chose, Jared ? demanda Antolin.

- Non merci.

- On attaque ?

La maison était plongée dans le silence. Jared inspira puissamment et proposa :

- Voilà mon idée. On se fait une petite partie de chauffe, et ensuite, je vous montrerai une technique pour améliorer le jeu de Uno. Le rendre davantage... intéressant.

- Améliorer ? dit Antolin.

- Intéressant ? fit Horatio.

- Oui. Mais d'abord, un tour d'échauffement.

Ils acquiescèrent. La partie démarra doucement : sans enjeu véritable, l'enthousiasme tardait à se manifester. Au bout de quinze minutes, Jared avait dix-sept cartes en main, Horatio onze, Pernille huit. Antolin, lui, n'était plus qu'à deux cartes de la victoire quand il réagit à un Deux-Vert abattu par Horatio pour déposer bruyamment sur la table un Deux-Rouge et crier :

- Uno !

- Bien vu, Anto, mais moi, toutes ces cartes en main, ça me fatigue, dit Jared en abattant une des cartes les plus redoutées : l'échange de jeu.

- J'échange mon jeu avec... toi, Antolin.

- Non ! C'est lamentable !

- Ce n'est qu'un jeu, Anto ! sourit Jared. Et puis, c'est une partie de chauffe, ne l'oublie pas.

- Je m'en fous, c'est lamentable quand même !

Il jeta rageusement son unique carte vers son ami, qui lui tendit calmement son jeu épais. Horatio et Pernille restaient silencieux.

Avec méticulosité, presque révérence, Jared dit alors :

- Uno.

Dehors, une pluie glacée commença à tomber.



Jared avait gagné le tour de chauffe. Un petit tableau de score fût griffonné à la hâte sur une page A4 qui traînait par là : la partie proprement dite allait commencer.

- Attendez, je vais faire du feu, proposa Antolin, calmé. Ce ne sera pas long. Horatio, tu nous en ressers un petit ? Pernille, chérie ? Un autre verre de blanc ?

- Bien volontiers. Au fait, où est le chat ?

- Dehors, je crois.

- Bizarre, on ne l'a pas vu de la journée.

Antolin se leva. Une fois affairé devant la cheminée, il demanda :

- Jared, parle-nous donc de ton amélioration. Ton amélioration du jeu de Uno.

- Si tu veux. Vous êtes chaud pour continuer ? demanda Jared.

- Ouais, fit Horatio.

- Pourquoi pas, dit Pernille.

- Bien. Dans ma version, il y a quatre cartes supplémentaires.

Jared se pencha et se saisit de l'emballage presque vide du jeu dont il ôta effectivement quatre cartes qu'il déposa sur la table basse du salon. Chacune représentait le visage d'un petit diable souriant, en tous points identiques mais de couleur différente : un rouge, un jaune, et deux vert.

- Qu'est-ce que c'est ? demanda Pernille.

- Oui, qu'est ce que c'est ? répéta Antolin revenu s'asseoir.

Derrière lui, le feu crépitait déjà.

- Tiens, vieux, dit Horatio, tendant un verre à Antolin.

- A ta santé, amigo.

Ils trinquèrent.

- Alors ? demanda Pernille, les joues roses.

Jared savoura l'instant, ces trois paires d'yeux posés sur lui. Puis il expliqua :

- On mélange ces nouvelles cartes avec les autres. Quand il en dépose une, au cours de la partie, le joueur choisit sa... cible en quelque sorte, et doit poser une question.

- Une question ? s'étonna Horatio.

- Oui, une question. Peu importe laquelle. Si le diable est rouge, le joueur d'en face doit absolument dire la vérité. Si le diable est jaune, il a le droit de mentir. Si la tête de diable est verte, on parle alors de carte d'introspection, il a le droit de ne pas répondre. Mais dans les trois cas, il doit écouter la question.

Personne ne proféra le moindre son. Jared continua :

- Si la personne ne veut tout simplement pas répondre, c'est bien évidemment son droit, mais elle doit alors se saisir de toutes les cartes qui ont été déposées sur la table durant la partie, sauf si le diable est vert, bien sûr.

- Je refuse ! cracha Pernille. J'ai déjà vu des copines se brouiller à cause de ce genre de jeu de la vérité. C'est nase !

- Je suis assez d'accord, murmura Horatio. Ça peut vite devenir violent. Et le principe n'est pas très sympa, je trouve.

Antolin gardait le silence. Jared sourit :

- Allons... Pourquoi s'emballer ? Tout dépend de la question que l'on pose. Si je demande « Comment s'appelle ton chat ? », il n'y a pas de problème. C'est la personne qui pose la question, pas la question elle-même. Et de toute façon, carte rouge ou pas, tu peux toujours mentir.

Pernille fit un signe de dénégation. Jared ajouta :

- N'oublie pas que tu n'es pas obligée de répondre. J'ajoute que tu as aussi le droit de ne pas poser de question, auquel cas tu dois également récupérer le tas au milieu.

- On essaie, trancha Antolin. Si ça devient déplaisant, on arrête. Horatio, ressers-moi, tu veux, pendant que je bats les cartes !? Mon verre est déjà vide, ce salaud.

Il se saisit des quatre nouvelles cartes et les incorpora dans le jeu qu'il entreprit de mélanger avec vigueur.

- Je suis d'accord pour essayer, accepta Pernille, mais si ça part en vrille, j'abandonne, d'accord ?

- Aucun problème, s'exclama Jared. Euh, Horatio ? Ça te dit ?

- Le temps de resservir tout le monde et j'arrive. Jared, un verre, finalement ?

Jared secoua la tête.

- Non merci.



La manche suivante fut gagnée par Antolin, sans frénésie excessive. Tout le monde semblait appréhender l'arrivée des petits diables colorés mais aucun ne surgit, finalement.

- Jared : 128 points, Horatio : 57, Pernille : 18, se rengorgea Antolin. Pour fêter ça, je me bois une petite gorgée !

- Doucement, Antolin, prévint Pernille.

- T'inquiète, chérie. Je gère.

Il se tourna vers Jared.

- Ils se sont fait discrets, tes petits diables, non ?

- T'inquiète, répondit Jared. Le Big Data va parler.

- Quoi ?

- Rien.

- Alors, on continue. Vas-y, Horatio, bats et distribue.

Horatio s'exécuta bien vite et la deuxième manche commença, après que Pernille soit allée appeler le chat à la porte d'entrée, sans succès. Au bout de quelques minutes, Antolin, menant de nouveau avec six cartes seulement en main, abattit soudain un diable vert. Le silence se fit. Pernille soupira.

- J'ai une question pour... Jared, tiens ! s'exclama Antolin.

- Je t'écoute, fit Jared, calmement.

- Combien gagnes-tu ?

- Brut ou net ? Annuel ou mensuel ?

- Brut annuel, mettons.

- J'ai le droit de ne pas répondre alors je ne répondrai pas.

- Putain, tu recommences !

- Quoi ? Je recommence quoi ? C'est un diable vert, j'ai le droit de ne pas répondre !

- Il l'avait dit, rappela Horatio. Tu es obligé de répondre seulement avec un diable rouge ou jaune.

- La bonne blague, oui ! fulmina Antolin.

- Calme, toi, chéri, tempéra Pernille.

- Je suis parfaitement calme, gronda Antolin.

- Si ça peut te rassurer, je gagne sûrement moins que vous tous ici, ajouta Jared.

Personne ne réagit.

- Bon, on reprend, dit Antolin, à peine calmé.

Deux tours, plus tard, tomba une carte d'échange de jeu, posée par Jared.

- J'échange mon jeu avec... Pernille, proposa Jared.

- Qu'est-ce qui te prends ? demanda Horatio. Elle est environ quinze cartes et toi seulement cinq !?

- Je sais mais j'aime bien, dit Jared.

- Je n'aime pas du tout la tournure que ça prend, murmura Pernille.

- Moi non plus, répondit Jared. Donne-moi ton jeu, Pernille.

Ils échangèrent leur main, tandis que Antolin resservait trois verres. Cette fois-ci, personne ne trinqua.

- C'est reparti, fit Jared.

Un tour plus tard, Jared abattit un diable jaune. Pernille soupira de nouveau, plus fort cette fois. Ses joues devenaient cramoisies.

- Une question pour... Horatio, tiens ! lança Jared.

- Fais gaffe à ce que tu vas dire, vieux, répondit Horatio. La soirée prend un tour complètement merdique, je trouve.

- Moi aussi, renchérit Pernille.

- Mais non, rassura Jared. N'oubliez pas : vous pouvez ne pas répondre et vous pouvez ne pas poser de question.

Antolin gardait le silence. Plus personne ne souriait.

- Vas-y, accouche, fit Horatio.

- Bien, dit Jared. Horatio, peux-tu nous expliquer ce qui est arrivé au chat de Pernille et Antolin ?

- QUOI ? s'exclama Pernille.

- QUOI ? gronda de nouveau Antolin.

- Qu'est-ce que c'est que cette connerie ? se défendit Horatio.

- Je pose simplement la question, reprit Jared. Qu'est-il arrivé au chat de la maison, Horatio ?

- Mais je n'en sais rien, bordel ! Antolin !

Antolin se tourna brutalement vers Jared :

- A quel jeu tu joues, Jared ?

- Au Uno, pourquoi ?

- Déconne pas !

- JE VEUX SAVOIR OU EST MON CHAT !

C'était Pernille, la voix stridente, le visage défait.

- Mais il va très bien, ton chat ! répondit Horatio. Enfin, je pense...

Antolin réagit :

- Tu... « penses » ? Tu disais que tu n'en savais rien, tout à l'heure ?

- Mais putain, je ne l'ai pas touché, ton chat ! Je ne sais pas où il est, ton chat ! Dis-lui, Jared ! A quoi tu joues, bordel ?

- Au Uno, comme je disais, répondit Jared.

- Pourquoi fais-tu ça ? demanda Antolin.

- Tu le sauras en temps voulu.

Pernille, n'en pouvant plus, se leva, et se dirigea vers la cuisine. Puis elle sortit en trombe sur la terrasse et l'on put l'entendre appeler le félin, du dehors, indistinctement.

Horatio restait prostré. Antolin se leva. Il se faisait menaçant.

- Jared, tu vas me dire où est mon chat.

- Assieds-toi, Antolin.

- Je ne le répéterai pas. Tu vas t'en manger une.

- Antolin, demande à Pernille de rentrer pour finir la partie. Tout ceci a un but.

- Encore des conneries, cracha Horatio.

- Tu n'as pas répondu à la question, Horatio, alors ramasse le tas de carte, s'il te plaît.

Silence.

- Vous pouvez me casser la gueule à deux si vous voulez, mais je doute que cela doit très utile, ajouta Jared. Allez, Antolin, va chercher Pernille.

Personne ne bougea pendant quelques secondes. Le feu crépitait. Finalement, Antolin s'en retourna vers la cuisine.

- T'es vraiment le connard intégral, murmura Horatio.

- Tout ceci a un but, clôtura Jared.



- Je ne veux plus jouer, dit Pernille, les yeux rougis.

- C'est à toi, Pernille, trancha Jared. Horatio, tu n'as pas répondu alors ramasse le tas de carte, je te prie.

Horatio s'exécuta en maugréant.

- Rien à foutre, grinça Antolin. Si quelque chose est arrivé à mon chat, je porte plainte, tu vas en taule, rien à branler.

- Tout ceci a un but et..., commença Jared.

- Si tu pouvais arrêter de répéter cette phrase, ça devient lassant, à la fin.

- Oui Horatio.

Quelques cartes s'abattirent. Deux tours plus tard, Pernille déposa promptement un diable vert sur le tas informe, au milieu de la table basse. Tous les verres étaient vides et personne ne songeait plus à les remplir. Pernille s'exclama :

- Question pour Jared. Où est mon chat ? Que lui est-il arrivé ?

- Cela fait deux questions, Pernille. Tu n'as droit qu'à une...

Antolin se leva et plaqua Jared contre le canapé. Il hurla :

- DIS-MOI OU EST MON CHAT !!! REPONDS, BORDEL !

- Tu le sauras quand la partie sera terminée.

- Non. Qu'est-ce que tu lui as fait ?

- Tu le sauras quand la partie sera terminée.

- PUTAIN DE MERDE ! cracha Antolin.

- Arrête, Anto... Arrête, interrompit doucement Pernille. Je vais lui poser une seule question. Calme-toi.

Antonin lâcha Jared et se rassit. Pernille se tourna vers Jared quelque peu secoué et demanda :

- Tout à l'heure, tu as dit que tout ceci avait un but, alors ma question est : quel est ce but ?

- Et t'as intérêt à répondre, enfoiré, cracha Antolin.

- Chut... Antolin, murmura Pernille. Quel est le but, Jared ?

- Confiance, répondit Jared.

- « Confiance » ? répéta Horatio.

- « Confiance » ? répéta Antolin.

- Si vous voulez savoir où se trouve le chat de la maison, continua Jared, il faut finir cette partie.

- Je ne jouerai pas toute une partie, objecta Pernille. On termine la manche et tu nous dis où se trouve le chat.

- Si tu veux.

Jared se leva.

- Où vas-tu ? demanda Antolin.

- Finalement, je prendrais bien un verre, répondit Jared.



Antolin ne possédait plus que trois cartes, Jared six. Pernille et Horatio avaient les mains pleines. Antolin abattit un Six-Rouge et Jared n'eut plus le choix : il projeta le diable écarlate sur la table basse.

- Nous y voilà, cracha Horatio.

- Choisis ta cible, maugréa Antolin.

Pernille resta silencieuse. Elle ne quittait pas Jared des yeux. Tous posèrent leur jeu. La partie, quelle qu'elle fût, était de toute façon terminée, tout le monde le savait.

- Je ne poserai pas de question, dit calmement Jared. Et je prends le tas de cartes au centre.

Il se saisit de l'épais paquet et le déposa devant lui, sans bruit. Puis il but une gorgée de vin blanc.

- Je m'en doutais, lança Antolin. Tu te dégonfles, Jared !

- Non. J'ai simplement obtenu plus de réponses que je n'aurais jamais osé en demander de toute ma vie.

Il se leva et devant la mine interdite de ses amis, prononça ses mots :

- Pernille, ton chat va sûrement très bien. Je ne sais pas où il se trouve mais à mon avis, il ne va pas tarder à revenir au bercail. À ma connaissance, personne ne s'est avisé de lui faire du mal. Moi, pas contre, c'est une autre histoire.

Jared fit quelques pas vers la porte d'entrée et se saisit d'une veste grise qu'il enfila rapidement.

- Ce jeu avait un but, ajouta-t-il. Et ce but était « Confiance ». Dès que ces petits diables sont apparus, je vous ai prévenu : vous pouviez à tout moment vous abstenir, vous pouviez à tout moment les ignorer. Ce ne fut pas le cas.

- Oui, enfin... commença Antolin. Tu nous a... Tu nous...

- Je « vous » ? Je « vous » quoi ? On m'a demandé mon salaire, on m'a accusé d'avoir maltraité un animal, on m'a insulté, on a failli me frapper... On a même mis en doute ma bonne foi. Et en plus, vous avez failli vous tourner les uns contre les autres.

Dans un silence pesant, Jared ouvrit la porte d'entrée. Le froid s'engouffra bien vite. Pernille frissonna.

- Méditons cela tous ensemble, conclut Jared, pour cette année qui débute en grande pompe.

Il sortit et referma la porte prestement. Dans le salon, aucun son ne fut émis. Soudain, dans l'âtre, une bûche s'écroula : quelques braises s'élevèrent avant de retomber, étincelantes.



Assis sur le perron, Jared contemplait le ciel nuageux de la nuit, rendu orange par l'éclairage urbain. La pluie avait cessé. La température lui semblait davantage supportable, bien que toujours froide. Il attendait. Il n'était pas pressé de rentrer.

À sa gauche, un léger bruit le fit pivoter. Dans la pénombre, deux yeux superbes luisaient. Une petite silhouette beige apparut, surgissant d'un buisson. Elle s'approcha de lui en ronronnant. Jared caressa l'animal efflanqué quelques secondes avant que celui-ci ne se rapproche de la porte d'entrée. Il commença à gratter le panneau de chêne épais. Jared se leva et l'entrouvrit. Le chat se faufila à l'intérieur bien vite et l'homme referma la porte. Le silence était total.

Au bout de quelques minutes, Jared finit par frissonner.

Demain matin, pensa-t-il, il y aura peut-être de la neige. Ou plus probablement du grésil.

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