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Pour Éric

mercredi 15 avril 2015, par Grégory Joulin

La femme au châle rose noué autour de la tête est assise en tailleur au centre d'une pièce exiguë plongée dans la pénombre. Sur une tablette basse, en face d'elle, reposent divers objets. Il y a une bougie allumée et un petit récipient de cuivre renvoyant quelques reflets diffus alors qu'en son centre se consume en craquant doucement un cône d'encens. Le parfum capiteux a pris possession du réduis.

La femme se concentre sur le plateau orné de caractères singuliers qu'elle a disposé à côté du bruloir à encens. Les symboles font penser aux hiéroglyphes d'une langue oubliée depuis des siècles, tels des témoignages dérisoires dans les tréfonds d'une pyramide perdue. L'on pourrait penser à un ouija, ce jouet pour adolescents excités sensé permettre de communiquer avec les esprits. Mais le plateau n'est pas un ouija, et la femme n'est plus une adolescente.

Elle se saisit d'une petite photographie qu'elle observe brièvement, puis la place consciencieusement au centre du cercle formé par les caractères énigmatiques, sur la plaque de bois verni. Sa première tentative la semaine précédente n'ayant rien donné, elle compte sur le cliché pour avoir davantage de chance. La flamme de la bougie oscille faiblement, et éclaire à tour de rôle, sur la petite image rectangulaire, les visages d'un homme brun, souriant, d'une femme aux longs cheveux noirs, et d'un enfant hilare au milieu des deux adultes.

La femme ferme les yeux et murmure : « Éric... ».


- Éric ? Es-tu là ?

- Oui, je suis là.

- C'est... c'est bien toi ?

- Je suis celui que tu as appelé.

- (la femme commence à pleurer) Éric, je... J'ai tellement de choses à te dire... Par où commencer ?...

- Prends ton temps, il n'est nul besoin de se presser maintenant.

- Oui...

- Pour moi, le temps ne compte plus.

- Tu me manques... Tu me manques tellement...

- Toi aussi, tu me manques... Vous me manquez tous. Comment va mon fils ?

- C'est devenu un grand et beau garçon. Il veut devenir acteur... comme son père.

- Je ne voudrais pas que ce métier l'abîme.

- C'est un métier de chien, rempli d'ingrats, d'ordures...

- Tu as apporté une photo de mon fils. Je l'ai senti.

- C'est la photo prise à Marseille, pendant les vacances de Pâques, sur le Vieux Port. Tu te souviens ?

- Là où je suis, j'ai oublié beaucoup de choses. Étions-nous heureux ?

- Oui, nous étions heureux... (la femme recommence à pleurer). Nous étions si heureux... Mon Dieu... Que s'est-il passé ?

- Je ne me souviens pas... Maintenant, c'est vous qui êtes tous morts pour moi.

- Je sais... (la femme se ressaisit). Je sais, Éric.

- Tu répètes mon prénom, c'est ça ?

- Oui.

- Je n'en ai plus besoin, tu sais. Nous n'avons plus de nom. Nous sommes tous de petites étincelles, désormais, et nous siégeons aux côtés de nos grandes sœurs les étoiles.

- On dit qu'au fond de l'Amazonie, les indiens Ouari vénèrent les étoiles car pour eux, ce sont des gouttes d'eau perlant sur de gigantesques toiles d'araignées.

- Tu n'as pas changé. Tu as toujours aimé parler du ciel. Tu as toujours aimé la poésie.

- Tu vois que tu te souviens...

- Je me souviens de certaines choses. Je me souviens des belles choses.

- J'ai besoin de te dire...

- Je t'écoute.

- Je me sens si mal ! Je voudrais crier ma rage après ce qui t'est arrivé, sur cette aire d'autoroute... Ce fou qui t'a percuté parce qu'il te prenait pour un homosexuel qui draguait. Ton fils hurlait dans la voiture et toi tu gisais par terre, Mon Dieu... (la femme se remet à pleurer).

- Je ne me souviens plus. Je ne veux plus me souvenir.

- Tu as mis tellement de temps à te remettre, à remarcher... Tu as refusé l'amputation, tu as été si courageux. On n'a jamais retrouvé ce type. Et cette femme qui t'a abandonné...

- Dans toute vie, il faut un peu de pluie.

- Et quand tu es tombé malade... J'aurais voulu être là, plus souvent, pour toi... Pardonne-moi...

- Ne te tourmente pas... Rien de tout cela n'a de sens. Ce n'était qu'un peu de sang qui pleure.

- Quand tu es parti, personne n'en a parlé. C'est injuste... C'est si injuste... Aucun journal, rien...

- Ma vie n'a jamais été guidée par ce genre d'appétits.

- Je sais, Éric.

- Il n'est nul besoin de ressasser cela.

- Je me sens mal... Je me sens sale... Je me sens seule...

- Tu n'es pas seule. Je suis toujours là, ne t'inquiète pas. Même si tu ne me vois pas, je suis toujours là.

- Tu reviendras ? Je veux dire... tu reviendras me parler ?

- Tu sais bien que ce n'est pas si simple.

- Je comprends.

- Veux-tu me dire autre chose ?

- Je... Je nous revois tous les deux, en train de faire les cons... Ta nana était jalouse... de nous, de notre complicité... Je voudrais revivre tout cela. Tu te souviens de la chanson, « Solo » ?

- Qu'est-ce que c'est ?

- On avait enregistré ce clip vidéo, tu jouais un musicien. Je dansais autour de toi...

- Je me rends compte que j'ai aimé vivre. C'est la seule chose qui compte.

- Éric... Ton fils parle de toi chaque jour... Il t'aime tant.

- L'amour ne peut plus rien pour moi. Mais je me souviens de son visage. C'est très lointain, mais j'arrive... à le revoir.

- Il y a tant de choses que je voudrais refaire, revoir... Notre jeunesse meurt au moment où l'on a le plus besoin d'elle.

- Tant que tu n'es pas là où je suis, il faut continuer. Continuer à espérer. Continuer à croire.

- D'accord. (la femme baisse les yeux)

- A moi de te dire quelque chose...

- Oui ?

- Merci pour tout. Ne t'en fais pas.

- Éric ? Éric ???


Dans le bruloir, le cône d'encens n'est plus que cendres. La bougie vit ses derniers instants : la minuscule flamme ondule, dévoilant la surface noircie de la modeste photographie désormais voilée à jamais.

La femme essuie ses larmes furtivement. Elle se lève, ouvre la porte et sort de la pièce. La bougie s'éteint alors. La porte refermée, une ultime lueur rougeâtre tente désespérément de lutter contre les ténèbres. Les symboles du petit plateau de bois brillent une dernière fois grâce à elle.

Puis le noir se fait, dans le silence.

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